Samedi prochain, le troisième après la Pentecôte, et au lendemain de la solennité du Sacré-Cœur de Jésus, l’Église célébrera la mémoire du Cœur Immaculé de la Bienheureuse Vierge Marie. Pour nous Spiritains, cette mémoire n’est pas une simple date du calendrier : elle rejoint le cœur même de notre vocation. Et cette année, elle prend une résonance toute particulière, puisque nous célébrons le bicentenaire du baptême de François Libermann (1826–2026), ce moment fondateur où Marie est entrée dans sa vie comme une grâce décisive.
« Qui invoqua jamais Marie en vain ! »
Nicolas-Eugène Tisserant, l’un des trois fondateurs du Saint-Cœur de Marie avec François Libermann et Frédéric Le Vavasseur. Évoquant dans son Mémoire l’issue heureuse de l’année d’attente et de démarches de Libermann à Rome, il s’exclame : « Qui invoqua jamais Marie en vain ! » (Mémoire de M. Tisserant, ND I, 670).
L’union de 1848 entre la Congrégation du Saint-Esprit et la Société du Saint-Cœur de Marie n’a pas seulement fusionné deux œuvres : elle a uni deux héritages spirituels profondément marqués par la présence maternelle de Marie. Approcher cette fête, c’est donc revenir à la source : comment Marie a-t-elle façonné l’expérience spirituelle de François Libermann, et comment son Cœur Immaculé continue-t-il d’inspirer notre manière d’être missionnaires aujourd’hui ?
Marie dans l’expérience spirituelle de Libermann
La présence de Marie se trouve au seuil même de la foi de François Libermann. Au moment de son baptême, la grâce provoque en lui un retournement intérieur saisissant :
« Quand l’eau du baptême coula sur ma tête de juif, à l’instant j’ai aimé Marie que je détestais auparavant » (Voir la note dans ND I, 99). Dès lors, Marie devient indissociable de son amour pour le Christ, son « Tout ». En contemplant son intimité unique avec le Verbe incarné et l’Esprit-Saint, il découvre en elle « la réussite de Dieu » et « le modèle parfait de fidélité à toutes les inspirations du divin Esprit et de la pratique intérieure des vertus de la vie religieuse apostolique » (ND X, 568).
Sa dévotion mariale demeure simple, filiale et paisible. Libermann nourrit une affection profonde pour le Cœur de Marie, affection qui s’affermit encore durant son séjour auprès des disciples du P. Eudes — les prêtres des Saints Cœurs de Jésus et de Marie. Lorsqu’il découvre les merveilles attribuées à ce Cœur très saint et immaculé dans l’Archiconfrérie, cette dévotion devient l’un des ressorts les plus constants de sa vie intérieure. Attiré par ce cœur de mère tout offert — ce cœur d’oblation où il trouve refuge — il y puise son projet de vie et sa prière : « Que Jésus vive en nous comme il a vécu en Marie ; que nous soyons unis à Marie comme elle a été unie avec Jésus, d’une union de désir, d’amour, de volonté et de vue » (ND II, 128-129).
L’intuition fondatrice de la Société du Saint-Cœur de Marie et la Règle de 1840
Alors qu’il s’attelle durant son séjour à Rome à la rédaction de la Règle avant même de connaître l’avis de la Propaganda Fide, Libermann se heurte pendant des mois à une profonde obscurité. Tandis que son compagnon Eugène Tisserant suggère de consacrer l’œuvre au Cœur de Marie, Libermann s’y oppose, convaincu qu’une œuvre apostolique doit être centrée sur la Croix. C’est de cette résistance initiale et du déblocage spirituel qui a suivi dont il témoigne ici :
« Dans ce travail, auquel j’attachais toujours une très grande importance, il m’arriva une chose singulière, dans laquelle le bon plaisir du très saint Cœur de notre bonne Mère était bien manifeste et me cause encore maintenant une grande consolation. Voici ce que c’est : le seul M. Tisserant était d’avis que nous devions consacrer notre œuvre au très saint Cœur de Marie. M. Le Vavasseur et moi, nous ne crûmes pas qu’une œuvre apostolique dût être consacrée au Cœur Immaculé de Marie, quoique toute ma confiance soit dans ce très saint Cœur. Je pensais que la Société devait trouver dans sa consécration toutes ses dévotions et un modèle parfait de toutes les vertus fondamentales de l’apostolat ; et je ne sais pourquoi je n’eus pas même l’idée que nous trouvions cela parfaitement dans la dévotion au très saint et immaculé Cœur. Je me fixais vers un autre objet : la Croix. Je me donnais bien des peines pour tracer le plan en question ; impossible de trouver seulement une idée, je fus dans la plus profonde obscurité. Je fis la visite des sept églises et j’allais en outre visiter quelques églises de dévotion à la très sainte Vierge, et alors, sans pouvoir me rendre compte pourquoi, je me trouvai décidé à consacrer l’œuvre au très saint Cœur de Marie. Je rentrai chez moi et je me mis aussitôt à l’ouvrage pour recommencer le plan dont il était question, et je vis si clair que d’un seul coup d’œil j’avais la vue de l’ensemble dans toute son étendue et dans tout le développement de son détail. Ce fut pour moi une joie et une consolation inexprimables. Dans le cours de ce travail et dans l’explication des mêmes détails, il se présentait parfois des difficultés, je ne voyais pas clair parfois. J’allais de suite faire une visite à une de mes églises de dévotion (Sainte-Marie-Majeure, Sainte-Marie in Trastevere, la Madonna del Parto, dans l’église des Augustins et la Madonna della Pace), et j’étais assuré qu’à mon retour je n’avais qu’à prendre la plume à la main et les difficultés s’aplanissaient et la chose incertaine s’éclaircissait : jamais cela n’a manqué » (Lettre de Libermann à M. l’abbé Desgenettes, 9 février 1844 : cf. ND VI, 40).
Porté par cette inspiration mariale, il commente la Règle de 1840 devant ses novices et met en lumière ce signe distinctif :
« Ce qui nous distingue de tous les autres ouvriers qui travaillent dans la vigne du Seigneur, c’est une consécration toute spéciale que nous faisons de toute notre société, de chacun de ses membres, de tous leurs travaux et entreprises au très Saint Cœur de Marie, cœur éminemment apostolique et tout enflammé de désirs pour la gloire de Dieu et le salut des âmes. Nous le considérerons comme un modèle parfait du zèle apostolique dont nous devons être dévorés et comme une source abondante et toujours ouverte où nous devons le puiser. » (Glose 18, in Règle Provisoire des Missionnaires du St Cœur de Marie, 1° partie, ch.2, art 3, texte et commentaire du P. Libermann, pro manuscripto, 17. N.D. II, 238)
Fort de cette lumière, Libermann célèbre la messe de fondation le 25 septembre 1841, en l’église Notre-Dame des Victoires, aux côtés de Frédéric Le Vavasseur et Eugène Tisserant.
Le Cœur de Marie : modèle apostolique et refuge
Pour Libermann, cette consécration est une nécessité pour l’apostolat. Si Marie n’a pas parcouru les mers et les pays éloignés comme Pierre, Paul et les autres apôtres, son cœur reste profondément missionnaire, et tout enflammé de désirs pour la gloire de Dieu et le salut des âmes (Cf. Glose 18, art.3, 18). L’essence de la mission étant de répandre la vie du Christ, Marie est, après le Verbe, la créature la plus remplie de l’Esprit-Saint. En nous unissant à elle, c’est ce même Esprit qui agit en nous : par sa docilité, elle nous enseigne que la mission relève d’abord de l’être avant le faire.
Pour tout fils de Libermann, Marie est ainsi :
- Un modèle parfait de zèle et de fidélité.
- Une source abondante où puiser sa force.
- Une lumière pour guider le discernement.
- Un refuge où « ils épancheront leur cœur, avec une confiance d’enfant, dans leurs faiblesses et leurs tentations » (ND X, 568)
Marie et la vocation spiritaine : la convergence des héritages
En 1848 se réalise la fusion avec la Congrégation du Saint-Esprit, fondée en 1703 par Poullart des Places. Si le titre officiel de la société de Libermann s’efface à cette occasion, sa spiritualité mariale reste intacte : elle s’injecte au cœur même du nouvel ensemble. Pour Libermann, le modèle marial ne disparaît pas avec le nom, il devient le moteur intérieur de la vie du missionnaire spiritain.
C’est dans cet esprit qu’il écrit dans sa Notice sur la Congrégation du Saint-Esprit, :
« La société du Saint Cœur de Marie ayant passé par toutes les épreuves […] il sembla qu’il était dans les desseins de Dieu qu’elle accomplît son union avec la congrégation du Saint-Esprit, afin de perfectionner les différentes parties de l’œuvre dont s’occupaient les deux sociétés et d’en former une complète ». (François Libermann, « Notice sur la Congrégation du Saint-Esprit et de l’Immaculé Cœur de Marie et ses Œuvres » (1850), texte inédit, reproduit in Paul Coulon et Paule Brasseur, Libermann (1802-1852). Une pensée et une mystique missionnaires, Paris, Cerf, 1988, (661-666) 666)
Cette union révèle d’ailleurs une convergence profonde entre les deux fondateurs : un même service des « délaissés », une même docilité à l’Esprit-Saint et un même regard sur Marie comme modèle achevé de cette disponibilité.
Pour féconder la mission et y être pleinement fidèles, Libermann propose désormais ce programme : « la vie de Jésus en Marie et la vie de Marie en Jésus ». Jésus étant l’Envoyé du Père, l’essentiel pour ses apôtres est qu’il vive en eux par son Esprit. Marie est le modèle indépassable de cette union mystique. Face à l’immensité de la tâche, Libermann rappelle d’ailleurs avec humilité que la mission confiée aux Spiritains est bien peu de chose comparée à celle qui fut demandée à Marie. Elle reste leur repère incontournable pour témoigner de l’Évangile.
À l’approche de cette fête du Cœur Immaculé de Marie, et portés par la joie de ce bicentenaire de la nouvelle naissance de notre vénérable deuxième fondateur, nous sommes invités à ne pas simplement commémorer le passé, mais à célébrer pleinement l’actualité de notre charisme. En contemplant ce Cœur éminemment apostolique, chaque Spiritain est appelé à y puiser un zèle renouvelé et une docilité entière à l’Esprit-Saint pour le service des plus délaissés. Que cette célébration ravive en nos communautés la ferveur de notre consécration et la certitude de cette présence maternelle qui n’a jamais cessé de guider nos pas sur les routes du monde. Forts de notre histoire commune et tournés vers l’avenir de la mission, faisons nôtre ce cri de confiance et de gratitude hérité de nos premiers pères, qui résonne aujourd’hui avec une force intacte : « Qui invoqua jamais Marie en vain !»

Crispin Mbumba
Coordinateur pour la Spiritualité Spiritaine
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