À quelques jours de la Toussaint, relire l’appel à la sainteté que Libermann adresse à Charles Lairé (1) nous invite à raviver en nous ce désir fondamental qui doit habiter tout disciple du Christ. La sainteté est en effet la vocation première de tout baptisé et la source de toute fécondité missionnaire. La fête de tous les saints nous tourne vers cette multitude d’hommes et de femmes qui, au long des siècles, ont laissé la grâce de Dieu façonner leur vie et, à travers elle, transformer l’histoire du monde.
« Soyez saint » : l’appel toujours actuel de Libermann
Comme l’a récemment souligné le pape Léon XIV, dans son discours aux participants au colloque consacré à « La sainteté dans l’histoire », organisé par le Dicastère pour les Causes des Saints, les saints, éclairés par la grâce, ont su répondre aux défis de leur temps « en conciliant foi et histoire » et en consacrant leur vie à l’édification du Royaume de Dieu. C’est pourquoi, affirmait-il, « l’histoire du monde sans les saints et les saintes serait infiniment plus pauvre, c’est-à-dire moins humaine ».
Dans cet esprit, à l’approche de la Toussaint, je nous invite à relire la lettre que Libermann adresse le 8 mai 1851 au jeune missionnaire Charles-Marie Lairé (Anthologie Spiritaine 306-310 – ND XIII, 142-145). Ce texte, parmi les plus beaux et les plus vigoureux de notre tradition spiritaine, nous reconduit au cœur même de la vocation missionnaire. À travers des conseils empreints de sollicitude paternelle et de profondeur spirituelle, Libermann nous rappelle que la sainteté est la source de la mission, l’âme de la vie fraternelle et, pour nous Spiritains, la première de toutes les missions.
La fécondité missionnaire naît de la sainteté de vie
Dans cette lettre adressée au missionnaire Charles Lairé, envoyé à Grand-Bassam, François Libermann ne lui parle ni de méthodes pastorales ni de stratégies missionnaires, mais le conduit immédiatement à l’essentiel : « Votre principale prédication consiste dans la vie sainte que vous devez mener. »
Pour Libermann, les peuples ne sont pas conduits à Dieu principalement par le talent ou le savoir-faire des missionnaires. Il l’affirme avec vigueur : « Ce peuple africain n’a pas besoin et ne sera pas converti par les efforts de missionnaires habiles et capables ; c’est la sainteté et le sacrifice de ses Pères qui doivent le sauver. » La fécondité de la mission naît d’une vie profondément unie au Christ. Les souffrances, les renoncements et les sacrifices du missionnaire trouvent leur véritable efficacité lorsqu’ils sont portés par une existence tout entière offerte à Dieu. C’est pourquoi il écrit: « Toutes vos souffrances et tous vos sacrifices resteront stériles s’ils ne sont sanctifiés par tout l’ensemble de votre vie. » Ainsi, la fécondité apostolique dépend moins de ce que fait le missionnaire que de ce qu’il devient sous l’action de la grâce.
C’est pourquoi il lance cet appel pressant qui résonne encore fortement aujourd’hui : « Soyez saint, engagez tous vos confrères à l’être ; c’est de cela que dépend le salut des âmes. » Puis, habité par le souci de préserver l’unité de la congrégation et la ferveur de ses membres en pleine période d’expansion, il confie ce qui traverse son cœur de fondateur : « Ah ! que je voudrais que tous mes chers confrères sentissent aussi vivement que je le sens, le besoin de la sainteté dans un missionnaire d’Afrique. »
Derrière ces paroles apparaît une conviction fondamentale de Libermann : la sainteté est la source intérieure de toute mission authentique. Elle constitue la première mission du disciple et, pour nous Spiritains, la première mission de tout Spiritain. Avant de porter le Christ aux autres, il faut lui permettre de prendre pleinement possession de notre propre vie ; avant de guider, il faut apprendre à se laisser conduire par lui. Toute fécondité apostolique jaillit de cette transformation intérieure par laquelle le missionnaire devient lui-même le premier témoin de ce qu’il annonce.
La sainteté : accueillir et laisser vivre le Christ en nous
Mais qu’est-ce que la sainteté ? Quelques mois avant sa mort, Libermann revient sur ce thème majeur dans ses Instructions aux missionnaires. Comme pour en graver l’essentiel dans le cœur de ses missionnaires, il écrit : « La sainteté est la vie, mais la vie même de Dieu, en Notre-Seigneur Jésus-Christ, et par Notre-Seigneur Jésus-Christ en nous » (ES 383). La sainteté ne se réduit donc ni à une perfection morale ni à une grandeur humaine ; elle est la participation à la vie même de Dieu, donnée dans le Christ et appelée à rayonner dans toute la vie du croyant. Pour Libermann, le Père répand sa vie divine dans le Fils, et le Fils la partage à tous ceux qui demeurent unis à lui par la foi et les sacrements, comme les sarments à la vigne (cf. Jn 15, 1-5). La vocation à la sainteté consiste à accueillir et à laisser se déployer en nous la vie même du Christ. Dès lors, le ministère apostolique ne peut jaillir que de cette présence agissante du Seigneur dans le cœur du missionnaire.
C’est pourquoi, dans sa lettre à Charles Lairé, Libermann ne se contente pas de définir la sainteté ; il en montre immédiatement les fruits. La vie du Christ accueillie dans une âme prend chair dans la vie quotidienne et devient visible à travers des attitudes évangéliques concrètes. Il revient ici principalement sur deux qualités qu’il juge essentielles : la douceur et l’humilité. À ses yeux, elles constituent le véritable fondement de toute fécondité apostolique. Lorsqu’elles sont profondément enracinées dans le cœur et inspirent les actes de chaque jour, elles rendent l’âme docile à l’action de l’Esprit de Dieu. À l’inverse, même le zèle le plus généreux risque de perdre sa fécondité s’il n’est pas porté par cette douceur et cette humilité qui caractérisent le Christ. Sans ce fondement, le missionnaire est davantage exposé à suivre son propre esprit qu’à se laisser conduire par l’Esprit de Jésus.
La communauté interculturelle : école de sainteté
En cette troisième phase du Plan d’animation, consacrée à la vie communautaire interculturelle, la parole de Libermann apparaît d’une remarquable actualité. Car la vie divine reçue du Christ ne transforme pas seulement les personnes ; elle édifie aussi les communautés dans lesquelles vivent ces personnes. La sainteté devient ainsi la source de la fraternité et de la mission partagée. C’est dans cet esprit que Libermann recommande à Charles Lairé d’agir envers ses confrères « avec douceur, affection, modération, simplicité et confiance » et d’« entretenir parmi eux la paix, la douceur, la charité et l’union la plus parfaite ».
Ces conseils résonnent aujourd’hui avec une force particulière dans nos communautés spiritaines, marquées par une diversité toujours plus grande de cultures, d’origines, de langues, de générations et de parcours de vie. Comme l’a rappelé le Supérieur général dans son message de lancement de cette troisième phase, la vie communautaire interculturelle est un lieu privilégié de conversion, de témoignage et de croissance dans la charité. Osons ajouter qu’elle est aussi l’un des premiers lieux de notre sanctification.
Lorsque Libermann écrit à Charles Lairé : « Notre-Seigneur sera au milieu de nous si nous sommes bien unis ensemble en son saint Nom », il nous laisse un critère toujours actuel. La qualité évangélique de nos relations fraternelles est l’un des signes les plus sûrs de notre croissance dans la sainteté. Elle n’est pas seulement une conséquence de la mission ; elle en est déjà l’une des expressions les plus éloquentes. Là où règnent la charité, l’unité et la paix, l’Esprit du Christ poursuit son œuvre de sanctification dans les personnes comme dans les communautés.
Alors que nous nous préparons à célébrer la Toussaint, l’appel de Libermann conserve toute sa force. Le pape Léon XIV nous rappelle que les saints rendent le monde plus humain ; Libermann nous rappelle qu’ils rendent aussi la mission plus féconde. Tous deux nous invitent à regarder la sainteté comme la vocation quotidienne de tout baptisé et de toute communauté chrétienne.
Laissons donc résonner cet appel adressé autrefois à Charles Lairé et aujourd’hui à chacun de nous : « Soyez saint comme Jésus était saint. » Car la sainteté demeure la plus belle prédication, la source de toute fécondité apostolique et le chemin par lequel le Royaume de Dieu continue de prendre chair dans notre histoire. Sans les saints spiritains, l’histoire spiritaine serait plus pauvre ; avec eux, elle devient davantage conforme au cœur de Dieu et, selon la belle expression de Léon XIV, plus profondément humaine.
N’est-ce pas là, aujourd’hui encore, la première et la plus urgente mission de tout Spiritain ?
Crispin Mbumba, Cssp
- Charles-Marie Lairé (1826-1852), jeune missionnaire spiritain formé par Libermann, exerçait alors son ministère en Afrique de l’Ouest, d’abord à Gorée puis à Grand-Bassam. La lettre que Libermann lui adresse le 8 mai 1851, en réponse à celle reçue le 7 mars précédent, constitue l’un des textes les plus marquants de la spiritualité spiritaine sur la sainteté missionnaire. On y retrouve déjà plusieurs intuitions majeures que le fondateur développe à la même période dans les Instructions aux missionnaires. Lairé s’éteindra en novembre de la même année que Libermann, après avoir porté en terre de mission l’héritage spirituel reçu de son maître.
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